Extrait du film Le Parfum de Tom Tywker

/Pamphlet/Le parfum: cette mascarade sensorielle d’un autre temps

Je ne supporte plus le parfum. Je ne veux plus sentir de parfum industriel.

Le parfum est utilisé pour divers usages depuis l’antiquité. D’abord comme moyen d’honorer les divinités, puis un peu disparu, il a retrouvé son essor au moyen-âge avant d’être utilisé comme moyen de dissimulation des odeurs à la renaissance, porté corporellement ou très souvent sur des pièces de cuir comme des gants.

Seulement voilà, on est en 2016. Aujourd’hui le parfum est devenu un produit industriel standard, porté par une très grande partie de la population. Il n’est plus fait en petites quantités par des parfumeurs offrant à leur client de couvrir l’odeur aigre de leur sudation et de leur manque d’hygiène grâce à une fragrance personnalisée. Il est fabriqué en quantité industrielle, la même fragrance étant portée par une infinité de personne. Pourtant, on n’a jamais été aussi propres. Une grande majorité de la population des pays les plus riches se lave au moins une fois par jour (quand ce n’est pas plus) ou au minimum tous les deux jours, alors même que la communauté scientifique s’accorde globalement à dire que c’est une hérésie, pour la peau comme pour la santé de notre organisme, comme le synthétisent par exemple cet article de VICE ou diverses autres articles ( comme celui-ci ou celui-là ).

Du coup le besoin de porter un parfum se traduit aujourd’hui plus par de la coquetterie ou une volonté de se donner une personnalité olfactive. Il n’est plus question de camoufler le désastre de nos odeurs. Cet aspect m’apparaît grandement ironique, car par définition si on va acheter son parfum dans une grande surface ou une parfumerie, on va très probablement porter son choix sur un parfum qui est porté par un très grand nombre d’individus. Niveau personnalité, on repassera. Ce qui peut donner lieu à des dialogues relativement extravagants, comme cette fille qui vous séduit et trouve le moyen de placer un « j’adore ton parfum, tu sens comme mon ex/père/frère/oncle », qui ne manquera pas de déclencher un silence gêné pendant que vous réfléchissez à la sanité psychologique de ce complexe d’Oedipe à peine dissimulé.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, même si je pense que nous sommes nombreux dans ce cas, mais l’odorat est un sens qui chez moi est particulièrement lié au souvenir et à la mémoire. Presque toutes les odeurs me ramènent souvent des souvenirs vifs des premières fois où j’en ai fait l’expérience, qu’il s’agisse de nourriture, des plantes ou du parfums de gens. Vous me direz que ce n’est pas un problème, sauf qu’arrivé à un certain âge, on peut être amené à croiser plusieurs personnes partageant le même parfum. Personnellement, j’ai été très troublé de tomber sur une fille qui portait le parfum de son père, qui se trouvait être le même que celui du mari de ma nounou quand j’étais petit. Être attiré par une fille qui sent comme un individu de 80 ans pour qui vous avez une affection virile depuis vos huit ans a quelque chose de très perturbant, je vous assure.

Sans parler des gens que vous croisez, qui se parfument tellement qu’ils commettent des attentats sur votre personne durant près de deux minutes après avoir disparu de votre champ de vision.

J’ai commencé à porter du parfum vers l’adolescence, en empruntant cette bouteille un peu délaissée par mon frère. Au début j’ai été très gêné par le fait de sentir cette odeur étrangère sur moi toute la journée. Puis j’ai trouvé un parfum que je trouvais plus proche d’une odeur que je voulais arborer, et, même si l’effet était moins perturbant, j’avais toujours un peu l’impression de porter ce bouclier olfactif qui empestait, protégeait les autres de mon odeur naturelle, tout en parasitant mon sens de l’odorat en permanence. Ça allait mieux en fin de journée, mais la première heure était souvent un peu perturbante.

Au fil des années, j’ai fini par m’habituer à cette présence, même après qu’une petite amie m’ait un peu forcé la main en m’offrant un parfum qu’elle adorait (je n’ai jamais trop voulu savoir pourquoi, cf les expériences décrites plus haut). Puis nous nous sommes séparés, et j’ai fini par arriver au bout de cette bouteille. Je me suis alors rendu compte que je n’avais pas d’attachement particulier à cette odeur fausse, du moins pas assez pour aller de moi-même me procurer ce flacon à 45€. J’ai donc arrêté d’en mettre. Je porte bien du déodorant sous les aisselles, car je ne suis pas non plus fermé au point d’accepter de sentir une abondante odeur de sudation dès 14h00 tous les jours.

À ma grande surprise, et c’est peut-être le fruit d’un heureux hasard, je suis depuis souvent tombé sur des filles à qui ce choix a beaucoup plu, quand elles n’étaient pas anti-parfum elles-mêmes. Et celles de cette dernière catégorie m’ont encore plus conforté dans mon choix, car je suis devenu accroc à leur odeur corporelle, qui, comme la mienne, était un savant mélange de leurs choix de lessive, déodorant, savon, de leur odeur naturelle profonde, et d’un peu de sudation légère et autres sécrétions corporelles selon le moment de la journée. Un parfum naturel est quelque chose de subtil, même quand il porte les stigmates d’une journée difficile (cela dit, un parfum industriel me fait un effet affreux après une dure et chaude journée de stress, et n’est donc pas un remêde miracle non plus dans ce cas de figure). Un arôme à la fois simple mais multi-facettes, pas une fragrance synthétique alcoolisée forte qui couvre tout le reste.

Et connaître l’odeur propre d’une personne est pour moi tout aussi important que tous les autres aspects de la relation intime entre deux individus. C’est pour le coup quelque chose de vraiment unique, qui ne se reproduira jamais chez deux êtres humains, même s’ils partagent le même toit et la même lessive.

J’ai retrouvé un rapport sain à mon odeur, et parfois à celle des autres. Et je souhaite profondément la fin de l’industrie du parfum et son diktat du parasitage de nos sens. Et contrairement aux yeux, quand une odeur nous déplaît fortement, on ne peut malheureusement pas facilement détourner le nez.

 

Source photo d’en-tête : Fiche Wikipedia du film Le Parfum de Tom Tykwer

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