Une chambre dépouillée avec juste une chaise et un bureau

/Motivation/Les bienfaits de la retraite créative

Qu’elle prenne la forme d’un isolement total dans une cabane, d’une résidence artistique dans une ville inconnue ou simplement de vacances à la campagne, la retraite créative peut avoir des bienfaits forts sur le processus de création.

En Mai de cette année, en ouvrant mon agenda pour le mois de Juin je fus frappé par le fait suivant : pour la première fois depuis des années, je n’avais rien de prévu professionnellement. Vide. Nada. J’ai d’abord été dépité par cette observation, d’autant plus que ça faisait déjà plusieurs semaines que mon activité tournait au ralenti. J’ai donc réfléchi à un moyen d’optimiser ce temps disponible et de le voir comme un luxe. Comme à l’inverse cela faisait plusieurs mois que je n’avais pas pris le temps de bosser sur des projets créatifs personnels ne trouvant pas de motivation dans mon quotidien ici j’ai décidé de voir s’il m’était possible de partir quelque part de motivant pour ma pratique de la photo, et si possible revenir avec un projet de livre et de nouvelles expositions. Ayant en plus des projets de voyages longue durée à moyen terme sur lesquels je n’arrivais pas à statuer du fait de me sentir mou et d’avoir du mal à me recentrer sur moi, cette retraite m’a paru un bon moyen de faire d’une pierre deux coups pour avancer dans ma réflexion par l’essai.

Après quelques recherches de vol et de logement en Europe, j’ai commencé à tout hasard à regarder s’il ne m’était pas possible de retourner à Osaka à un prix raisonnable pour approfondir cette ville dont certains quartiers m’avaient bien plu et où je n’étais resté que quelques jours. A ma grande surprise j’ai trouvé un vol et et un logement pour un mois à des prix très abordables ( surtout pour le Japon ). 24h après tout était booké.

C’est ainsi que deux semaines plus tard je me suis retrouvé seul et déphasé à déambuler dans une ville partiellement inconnue où je ne connaissais personne, isolé physiquement, culturellement et linguistiquement ( les japonais dans leur ensemble parlent très peu anglais ). Passé la fatigue des premiers jours, j’ai commencé à organiser un peu mon quotidien, le partageant entre de longues balades ponctuées de photographie de rue et de paysages, le travail sur mes photos à l’appartement et quelques plaisirs culinaires ( oui quand même hein … ). Le premier constat a été que, contrairement à ma vie toulousaine, je n’avais quasiment jamais recours à mes activités de procrastination habituelles ( glande sur Facebook, séries à gogo etc… ). Déjà car mon accès à Internet était très restreint. Ensuite car avec les neufs heures de décalage avec la France, mes amis dormaient la majorité de ma journée. Et enfin car contrairement à Toulouse que je connais par coeur, l’attrait de découvrir cette ville de fond en comble m’a fait le plus grand bien. De plus, du fait d’être dans un autre cadre où je n’avais pas ces habitudes d’occupation stériles établies, je n’avais pas ce réflexe systématique dès que j’avais un moment de libre.

Passés les vingt premiers jours, j’ai commencé à ressentir une certaine lassitude de trotter en shootant toute la journée, et j’ai commencé à ressentir de nouveaux besoins que je n’avais pas eu depuis fort longtemps, notamment celui d’écrire, et celui d’aller courir. Je les ai donc rajoutés à ma routine quotidienne, et les ai gardé lors de mon retour en France. C’est d’ailleurs à Osaka que ce site a pris forme.

Tout n’était pas non plus rose, et l’isolement social a commencé à beaucoup me peser les derniers jours, ce qui fait que j’étais quand même content de retourner en France et de retrouver mes amis. Mais pour ma pratique créative cette retraite a été extrêmement constructive. Je vais tâcher de résumer les principaux points forts que j’ai ressenti.

  • On se soustrait aux distractions et contraintes du quotidien ( amis , sorties, télé )
    En étant seul dans un état d’isolement ( pas ou peu d’Internet, fuseau horaire différent, ne pas être chez soi ) on est beaucoup plus concentré sur ses projets. On sort moins, on boit moins, on a moins recours à ses rituels habituels de regarder des séries ou des films. On ne reçoit pas son courrier, on n’a pas ses factures à gérer. On ne reçoit pas des mails distrayants. On n’a pas à s’occuper de ses animaux ou l’entretien de sa voiture. L’emploi du temps se limite à être productif, se reposer, se distraire juste ce qu’il faut un jours sur deux ou trois, et faire des courses, de la cuisine et de la vaisselle.
  • On n’a pas ses repères de procrastination
    Quand on a juste son ordinateur portable, pas de canapé et qu’on est dans un lieu nouveau et épuré au maximum en terme d’ameublement, on a beaucoup moins tendance à tuer le temps au lieu de travailler. De plus, sans notifications sur le téléphone toute la journée, on a beaucoup moins tendance à laisser son attention virevolter en permanence, en ayant l’impression de n’arriver à se concentrer sur rien.
  • On veut optimiser le temps fini qu’on a à disposition pour mener son projet à bien
    Qu’on parte un mois ou cinq, contrairement à quand on est chez soi, on a un temps fini pour mener à bien le projet qu’on s’est donné avant de partir. On a donc beaucoup moins tendance à remettre les choses à plus tard ou à passer à autre chose dès qu’on a l’impression de fatiguer. On veut mener à bien les objectifs qu’on s’est fixés pour cette retraite. Rentrer avec la satisfaction d’avoir accompli sa mission.
  • On se reconnecte avec ses motivations propres, on se soustrait aux influences sociales
    Quand on reste physiquement seul pendant plusieurs semaines, on retrouve ses envies, une réflexion plus pure et ses motivations propres. Au quotidien – du moins c’est mon cas – , qu’on le veuille ou non, on peut être influencé par son entourage ou son travail courant, et c’est parfois ou souvent une bonne chose. Mais on en oublie des fois ce qui nous plait ou nous pousse à agir et créer dans un premier temps. Le fait de faire du travail routinier peut nous déconnecter petit à petit des envies et des sensations qu’on a eu il y a longtemps et qui nous poussent à faire ce qu’on fait. Quand on est seul on ne triche pas. On voit beaucoup plus facilement ce qui nous bouge quand on a une journée de 14h vierge devant soi, sans personne à voir.La solitude n’est pas toujours agréable, et on peut se sentir coupé du monde, oublié. Mais on revient à ce qui doit et devrait occuper nos journées en terme d’envies.
  • On peut pratiquer des activités qui demandent beaucoup de concentration
    Comme je le disais plus haut, me retrouver seul m’a redonné envie d’écrire. J’ai toujours un peu écrit, mais très chaotiquement en terme de motivation. Parfois je me lançais dans un long écrit pendant quelques jours / semaines, mais le plus souvent je n’écris rien pendant des mois. Au quotidien c’est une activité que je n’arrive pas à insérer dans mon emploi du temps. J’ai vraiment besoin de concentration et de calme, et mes journées en France avec lesquelles je joue au légo à coup de créneaux d’une heure ne sont vraiment pas propices à écrire sans contrainte pendant des heures. Quand on est isolé et qu’on a une journée totalement libre devant soi, on peut pratiquer ce type d’activités beaucoup plus sereinement et efficacement que quand on a quatre déplacements prévus ou des coups de fils à passer toute la journée.
  • Le temps de productivité quotidien parait exponentiellement plus élevé
    Ce qui m’a frappé à mon retour en France c’est qu’à Osaka sur la fin du séjour j’avais pris l’habitude d’avoir entre 10 et 12 heures de temps de productivité pure par jour. Lors de mon retour à Toulouse où j’ai dû rattrapper mon retard en courrier / paperasse, où j’avais besoin de voir tous mes amis les deux premières semaines, où je devais m’occuper des chats, ranger l’appartement etc. je me suis rendu compte que mon temps de productivité créative était passé à à peine trois heures par jour. Et pire que ça, le fait de sentir que ce temps était très limité faisait que je stressais et que je travaillais beaucoup moins efficacement, sans compter les coupures impromptues de Messenger ou de mails qui le morcelaient encore davantage. A Osaka mon cerveau était branché quasiment totalement sur la création, ce qui fait que même quand j’allais faire des courses ou autres j’étais dans un état d’esprit de concentration élevé. Je ne sortais jamais vraiment de mes projets, là où ici je me bats pour y rentrer.

 

En revenant ici et en discutant de tout ça avec un ami il m’a dit qu’il avait lu des articles interessants notamment sur Alain Damasio ( qui est par ailleurs un auteur d’anticipation / SF de génie dont je vous parlerai plus tard ) qui évoquaient de son processus de création qui impliquait qu’il se coupe totalement du monde pendant de longues périodes pour écrire. Ce qui ne l’empêche pas régulièrement de revenir au monde normal pour profiter de ses amis et d’activités beaucoup plus ludiques. Il indique d’ailleurs dans cette interview qu’il déplore qu’on parle rarement des conditions de la création des auteurs, qui a ses yeux est beaucoup plus importante concernant le résultat produit que le génie de l’auteur.

Les conditions d’écriture sont la seule chose dont on n’entende jamais parler et qui soient, à mon avis, décisive pour la qualité des œuvres.

Tout à coup, on se rend compte que le rythme devient autoporteur.

Stephen King, dans On Writing, indique aussi qu’il a besoin de travailler de manière systématique, d’avoir plusieurs heures de calme tous les jours consacrées uniquement à l’écriture, et qu’il s’y tient même quand il a l’impression de ne pas avoir d’inspiration.

 

Je ne saurais que conseiller à tous ceux qui font des travaux créatifs quels qu’ils soient, et surtout si ils se sentent épuisés ou inaptes à écrire au quotidien, de prendre un break loin de tout pour se consacrer exclusivement à leur projet pendant quelques temps.

Et vous, vous arrivez à être créatifs au quotidien ? Vous avez déjà fait des expériences de retraites, résidences ou d’isolement créatif ?

 

Crédit photo d’en-tête : Vincent Baudry

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