L'auteur dans un batiment à l'architecture moderne

/Livres/Alain Damasio : l’anticipation sociale et poépique

Alain Damasio est certainement l’auteur de SF contemporain le plus incroyable que j’aie lu. Et peut-être d’ailleurs un des meilleurs auteurs de SF/anticipation tout court. Ses histoires mêlent un sens du récit impeccable, une anticipation très juste et remise au goût du jour (une anticipation du futur tel qu’imaginable aujourd’hui, avec toute la complexité politique/sociale/technologique qui a fait son apparition depuis les années 80, là où les auteurs référents du genre ont écrit pour la plupart aux alentours de la seconde guerre mondiale ),  sur fond de lutte sociale / révolutionnaire / anarchique, de dérives technologiques, de catastrophes écologiques devenues la norme du temps prochain. Et il se permet en plus de s’approprier la langue française comme bon lui semble, pour imager la poésie de ses propos. Asimov creusait la science pour vendre ses idées, Tolkien allait jusqu’à inventer des mythes et des langages dans son propre mythe pour le rendre plus vrai que nature, Damasio déconstruit et reconstruit la langue française, à travers des néologismes et des jeux de mot, pour façonner le langage même de sa narration (et non pas seulement du contenu de son univers).

Les écrits de Damasio ne sont pas parmi les plus simples à lire, car on doit rentrer dans son univers instantanément, sans manuel, déduire le contexte, le sens des mots, la psychologie des personnages. Les clés sont là, ce n’est pas du sadisme, mais elles ne nous sont pas livrées clés en main pendant le premier chapitre. Il faut les appréhender, les glaner au fur à mesure des chapitres, des paragraphes, des lignes.

Je vais vous parler un peu de ses trois oeuvres publiées à ce jour, dans l’ordre où je les ai lues (ça facilite l’explication de mon ressenti pour chacune de le faire dans cet ordre).

La Horde du Contrevent

Pochette de la horde du contrevent

Ce livre, qui est en fait le deuxième (La Zone du Dehors que j’évoque après est sorti avant) paru de Damasio, est donc le premier que j’ai lu. On y suit l’histoire d’une horde triée sur le volet qui doit traverser, à pied, un monde parcouru par des vents extrêmement violents.

J’ai mis beaucoup de temps à rentrer dedans, en partie à cause de la multitude de narrateurs -une vingtaine- (je n’avais pas eu le marque-page récapitulatif en plus), en partie parce que comme expliqué plus haut, il y a tout un environnement et un vocabulaire qui n’est pas résumé au début à la manière d’un Tolkien hyper descriptif. Non ici il faut se dépatouiller de ce qui se passe au fur et à mesure pour comprendre.

Mais passé les cent premières pages, c’est la grosse claque. Le déroulement du livre est sacrément épique, la psychologie des personnages et leurs relations, la narration mentale adaptée à chacun, tout cela est complexe et très fin. On voyage, on s’émeut, on s’excite, on en veut toujours plus.

Et une fois le livre fini, on comprend qu’on a lu un livre vraiment à part, pas un livre qui sera copié ou approché dans trois ans.

 

 

La Zone du Dehors

Pochette de la zone du dehorsCe livre est fabuleux. Voilà. Merci. Au revoir.

Bon ok, j’étaye un peu. J’ai lu ce livre après La Horde du Contrevent, qui m’avait déjà bien marqué, comme je l’explique un peu plus haut.

La Zone du Dehors est plus direct, dans ses thèmes et dans sa narration, que La Horde du Contrevent. Là où La Horde du Contrevent se déroule comme une quête épique de science-fiction avec un enchaînement d’épreuves proche d’un Hyperion (du très grand Dan Simmons, un autre auteur contemporain que je vénère et dont je vous parlais dans cet article), La Zone du Dehors s’apparente plus à un 1984 remis au goût du jour. Un système pseudo-démocratique aux dérives capitalo-fascistes, une population sous haute surveillance, une résistance secrète bien dépourvue de moyens, des mensonges de grande envergure. Dis comme ça, ça sent la resucée, sauf qu’il y a quand même un paquet d’éléments innovants, que je ne vais pas tous inventorier ici, et que l’ensemble, comme je l’expliquais en intro, repart anticipe à partir d’une société proche de celle qu’on connait, là ou 1984 anticipait à partir d’une époque bien plus lointaine – ce qui n’enlevait rien au génie de la chose, évidemment, mais on pouvait y trouver certaines déconnexions de notre réalité moderne.

Et là où la fin de 1984 m’avait pour ma part un peu laissé sur ma faim (pas déçu, mais pas comblé non plus) ici tout le récit évolue d’une main de maître, avec des phases bien distinctes.

Il faut lire ce livre. Vraiment.

 

Aucun souvenir assez solide

Pochette de Aucun souvenir assez solideCe recueil de nouvelles n’est pas une mince affaire. C’est à la fois certainement l’ouvrage qui donne la vision la plus globale de toute la folie et de tout le génie de Damasio, mais c’est aussi à mon sens le plus difficile à lire.

D’une part parce que la patte stylistique de Damasio, à savoir la création d’un vocabulaire propre à chacun de ses univers, nous force ici à tout réapprendre toutes les X pages, chaque nouvelle étant drastiquement différente de la précédente. Dans ses romans, cet effort est vite amorti, car une fois passées les cent premières pages, on est à la maison (de ce point de vue du moins) jusqu’à la fin du récit. Mais ici, on a à peine le temps de se sentir à l’aise que tout repart à zéro. On passe d’un univers citadin/marin dystopique à un univers de conte où l’on suit la quête d’un scribe, et les mots les décrivant sont aussi variés que les univers qu’ils décrivent.

D’autre part parce que ces récits courts, bien plus que dans ses romans, s’affranchissent comme bon leur semble de toute règle physique ou logique. Damasio nous force à imaginer une mer d’asphalte, mais dans laquelle on peut quand même nager, un fleuve constitué de vent, des êtres surnaturels en mutation constante, des entités mi-materielles mi-numériques, des enfants humains qui se nourissent de métaux. Autant de scènes que notre cerveau n’a pas l’habitude de mettre en image, et que notre bon sens est tout d’abord tenté de refuser. Mais Damasio ne tombe pas dans le piège de vouloir les expliquer, ce qui briserait la licence poétique. Il n’a d’ailleurs pas le temps dans ce format. Et il s’en moque. Il s’en sert juste pour comme toile de forme affolante pour faire passer ses idées de fond.

Et enfin, le vocabulaire de cet auteur est très complet, il n’est pas rare d’ailleurs d’ouvrir un dictionnaire pour s’assurer de l’existence et de la définition d’un mot qu’on a jamais croisé auparavant. Certains mots qui me paraissaient inventés ne l’étaient pas nécessairement, et vice-versa. Et quand on lit beaucoup comme moi, c’est rare, en dehors d’ouvrages psychologico-littéraires, de devoir avoir un dictionnaire pas loin pour comprendre les mots qu’on a sous les yeux.

Mais tout cela vaut le coup. Je n’ai pas trouvé toutes les nouvelles égales en qualité -je ne vais même pas vous en dévoiler les intrigues, ça serait vain-, mais ça importe peu. Quand on lit du Damasio, on lit quelque chose de stimulant, même quand on lit une histoire qui ne nous parle qu’à moitié, comme ça m’est arrivé une ou deux fois dans ce recueil. On voyage, on réfléchit, on est remué. Si ce n’est pas sur le coup, ça sera plus tard, en y repensant.

Et on retrouve, aussi, dans toutes ces nouvelles, les thèmes chers à Damasio (dont je vous encourage vivement à voir autant d’interventions vidéo que possible, d’ailleurs, car c’est un activiste de la vraie vie aussi), à savoir la révolution sociale, les dérives du système capitaliste, les écarts de l’ère technologique, la liberté mentale associée à la liberté physique, l’obligation de surpasser les traumatismes sentimentaux personnels, entre autres…

 

Je crois que ce qui me fascine le plus dans le travail de Damasio c’est la manière dont il exprime  lui-même toutes les dualités de l’existence. Il me donne autant envie d’aller vivre seul dans la forêt profonde que de devenir un révolutionnaire actif en pleine mégalopole (même si je ne fais ni l’un ni l’autre au final – je reste à ce point d’équilibre le moins productif). Il arrive à mettre en lumière du bon dans le mauvais et vice-versa, il ne sent jamais le fatalisme, du moins jamais de façon binaire. Il dénonce les dérives des « gros », l’impuissance des « petits », le fait même que leur hargne entretient en fait le positionnement de tout ça et n’inquiète en rien les gros. On ne ressort jamais de ses ouvrages avec une vision manichéenne des problèmes de société.

Bref, à mes yeux un auteur de génie qui a fait jusque là un sans faute fascinant. Hâte de voir la suite. Il était question d’un film d’animation sur La Horde du Contrevent réalisé par Jan Kounen, Windwalkers, qui a été moult fois repoussé/annulé, à voir si et quand ça sort !

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