Une étagère pleine de livres en anglais

/Bucket-list/J’ai traduit un roman sans expérience préalable

Je vous ai déjà parlé de ma retraite à Osaka ? – Oui Vincent c’est bon on a compris. – Non parce que vraiment …

Lors de ma retraite à Osaka, donc, en cette période où le business était très mou (ça va mieux ces jours-ci, je vous remercie), j’ai décidé de me lancer dans un paquet de choses, certaines pour les creuser, d’autres pour faire de nouvelles expériences. Déjà parce que même pour bien faire mon boulot de tous les jours j’ai besoin de varier mes activités pour rester concentré et bien productif, et ensuite parce qu’un des mantras pipotronic qu’on retrouve partout sur les sites de life coaching mais qui me parle néanmoins particulièrement depuis de longues années est le suivant :

C’est quand la dernière fois que vous avez fait quelque chose pour la première fois ?

En tant que multipotentiel – oui le terme pompeux pour dire qu’on arrive pas à faire tout le temps la même chose – auto-diagnostiqué ( mais quand même j’ai des preuves ) j’aime essayer régulièrement de nouvelles choses, avec en général deux buts en tête :

  • Éliminer des choses de ma très longue bucket list
  • Voir si ça me plait, et si ça me plait assez, si ça mérite de rentrer dans mes activités récurrentes – parce que quand même photographe / vidéaste / écriveur / informaticien ça rentre un peu trop facilement sur une carte de visite

Du coup j’ai décidé à Osaka de me lancer dans la traduction pour voir, et comme je n’aime pas les semi-challenges, j’ai voulu commencer par un roman. Le con.

Pour situer un peu mon niveau d’anglais – c’est mieux pour voir la part de travail à fournir, et pour vous repérer si jamais l’expérience vous tente aussi – je suis capable sans trop de soucis de lire des livres en anglais, tant qu’ils ne sont pas super super littéraires (par exemple je lis des auteurs contemporains comme Dan Simmons, Chuck Palahniuk, Jake Adelstein, Paul Auster, Hubert Selby Jr -même si là y a du vieil argot pas évident-, Don Delillo, Stephen King ). Dans ce type de livre, il y a environ 80% des mots que je connais très bien, 15% avec lesquels je suis familier niveau sens sans connaître les traductions parfaites, et 5% que je n’ai jamais croisé, mais dont je finis pour la plupart part par déduire le sens du contexte, et qui rejoignent alors la famille de mots cités juste avant. Cela dit j’ai progressé, dans les premiers livres que j’ai lu j’étais plutôt sur du 60/20/20 et je regardais du coup des fois des mots dans le dictionnaire. De plus, dans ces bouquins en VO anglaise, surtout ceux axés sur l’action et les dialogues, on se rend vite compte que si on ne comprend pas parfaitement une phrase, à la fin de la page on aura néanmoins saisi le sens global de cette page.

Concernant l’oral, c’est plus lié aux accents, et j’ai besoin de plus de concentration, mais je me débrouille quand même pas trop mal. Je regarde tous les films anglais / américains en VO sous-titrée en anglais. Sans sous-titre, on rejoint un peu mes premières expériences de lectures de livre en anglais, c’est à dire que je comprends le sens global mais il m’arrive de louper les subtilités d’un dialogue si le son et l’accent ne sont pas parfaitement intelligibles.

Voilà pour le contexte. Pour l’oeuvre j’ai choisi un livre d’un auteur indépendant parisien anglophone que je connais un peu, livre qui m’avait énormément plu à la lecture (je révèlerai les infos finales en temps et en heure quand la traduction sera fin prête).

J’ai fait ça complètement de mon côté au début pour déjà voir comment ça se passait, puis je lui ai fait lire le premier chapitre, et comme il a été emballé j’ai continué tout le reste. Je ne suis pas payé pour ce travail, je le considère comme une expérience et une « formation ». Actuellement j’ai fini tout le brouillon initial, il ne reste que les phases de relecture/correction. Le livre fait en gros dans les 200-300 pages (l’e-pub fait 439 pages), un bon roman, mais pas un très gros roman non plus.

J’ai donc traduit un roman de l’anglais vers le français – ma langue maternelle, donc. Voilà ce que j’en ai tiré.

Traduire un roman c’est beaucoup plus subtil que traduire un texte promotionnel

Jusque là les seules choses que j’avais traduites, c’était de petits textes promotionnels, des documentations techniques, ce genre de choses. Bref une autre paire de manche, car dans ces cas de figure, tout ce qu’on demande c’est que la traduction soit compréhensible par un anglophone. On ne se prend pas trop la tête sur la forme.

Quand on traduit un roman, il y a une autre composante à respecter, et elle est de taille; il faut respecter le style de l’auteur. Ça va des détails comme respecter sa manière de ponctuer ses phrases, de présenter ses dialogues (c’est un détail mais c’est assez perturbant car il faut le faire à chaque phrase, d’une manière qui ne nous est potentiellement pas du tout naturelle).

Et bien sûr, il faut essayer de comprendre comment il écrit, pour utiliser un vocabulaire et un ton, dans les dialogues et la narration, qui retranscrivent tant que possible son style, son humour s’il y en a etc. Et là on est clairement, même en essayant d’être objectif le plus possible, dans l’interprétation. Et sans le vouloir, on va forcément injecter un peu de notre style. On peut croire qu’on en a pas car on n’écrit pas de romans, mais on a tous un style d’écriture. Donc la difficulté c’est de le gommer au maximum, mais comme ça reste des « réflexes » purs d’écriture, ça réapparaîtra forcément un minimum et je pense qu’il faut l’accepter.

L’anglais est bien plus riche que le français, et il faut faire des choix

Il y a une infinité de mots anglais dont je connais vaguement le sens et que je comprends dans un contexte, mais dont je ne connais pas la définition exacte. Quand je lis un livre en anglais, je passe au dessus de ces mots sans m’arrêter, sans m’attarder (je lis à peu près aussi vite en anglais qu’en français si le vocabulaire est courant). Mais dans le cas d’une traduction, forcément, on veut s’assurer qu’on connait VRAIMENT le sens d’un mot (et d’ailleurs je me suis rendu compte que pour un bon tiers de ces mots flous, la définition n’était pas celle que je pensais – pas exactement ou pas DU TOUT exactement). Donc on s’appuie sur des outils de traduction. Et bien pour tous ces mots, il y a souvent une bonne raison au fait que je connaisse pas la traduction française exacte; pour la plupart il n’y en a pas! Du coup les outils de traduction offrent une pelletée de traductions possibles, plus ou moins proches du mot originel, et il faut piocher dedans. Et on ne pioche pas toujours le même, en fonction du contexte, donc il faut régulièrement retourner chercher le bon synonyme qui colle au ton de la phrase, du dialogue, au sens exact (il y a pleins de verbes anglais par exemples qui peuvent avoir des traductions très différentes selon le contexte, sans compter les suffixes qui changent tout aussi, le out, le up, le into, le from, le about etc…). Du coup on ne peut même pas assumer automatiquement la traduction d’un mot, car si on veut être exact il faudra en changer dans une autre phrase et un autre contexte. Et parfois même on finit par faire une périphrase car sinon on perdra une subtilité en cours de route qui rendra la compréhension de la phrase hasardeuse.

Les périphrases, parlons-en. Il y a une autre caractéristique de l’anglais par rapport au français qui m’a sauté aux yeux; on peut quasiment toujours utiliser le verbe/adverbe/adjectif de la même racine. Et bien en français, même si c’est vrai la plupart du temps, on se rend compte que pour certains mots ce n’est pas le cas. L’adverbe ou l’adjectif de telle racine n’existe pas ou n’est jamais employé. Dans l’os.

Et bien sûr, là où l’anglais est plus fort que tout pour nous forcer à faire des périphrases compliquées (mes paragraphes moyens ont bien 5% de mots de plus que le texte original je pense, facile) c’est qu’en anglais, on peut s’amuser à construire des combinaisons catchy de mots qui ont immédiatement le sens déduit, comme  « dust-caked » ou « near-perfect » ou d’autres encore moins traduisibles – que je n’ai plus en tête mais qui m’ont rendu fou – sans recourir à une armée de prépositions et d’articles – dans le meilleur des cas.

Sans compter tous ces mots français qui existent mais qui sont inutilisables si on veut rester dans un thème de « français courant ». Et tous ces verbes qui vont finir par être traduits par « faire » car personne en France n’utiliserait jamais d’autre verbe pour cette action.

On se retrouve donc à chercher des compromis entre le sens, l’efficacité (si elle est requise par le contexte. On ne peut pas utiliser un mot inusité depuis deux siècles dans un dialogue entre jeunes) et la volonté d’éviter de créer des répétitions qui n’existent pas dans le texte original, mais qu’on risque de créer par manque de vocabulaire adapté si l’on est pas attentif.

Le tutoiement/vouvoiement, il faut l’inventer

Une autre spécificité de la traduction d’anglais vers français, c’est que le vouvoiement n’existe pas en anglais. Du coup j’ai du décider de l’injecter ou non dans certains dialogues. Quand le personnage s’adresse à un ami il le tutoie, mais parfois il fait face à des intervenants où le vouvoiement parait plus adapté, même si la distinction n’existe pas dans le texte original.

Je suis devenu une quiche en conjugaison

La concordance des temps, je m’en sers assez peu au quotidien. Et au début de la traduction je me suis retrouvé à me poser des questions très compliquées pour traduire des phrases très simples. Parce que les formes de conjugaison que j’utilise naturellement en français, quand j’ai commencé à traduire j’ai voulu les intellectualiser, m’assurer que c’était bon, et pendant quelques jours ça m’a beaucoup perturbé – un peu comme quand on prend des cours pour un sport qu’on a appris à pratiquer sur le tas et qu’on joue deux fois plus mal qu’avant le temps d’intégrer les techniques nouvellement conscientisées à notre jeu. Après comme l’auteur réutilise souvent les deux ou trois mêmes formes de conjugaison, c’est heureusement redevenu une routine, et j’ai arrêté de me demander si je savais encore écrire français.

Traduire un roman c’est long

Traduire un roman, c’est long. J’ai passé à peu près quatre mois et demi à venir à bout de ce premier brouillon. Alors bien évidemment je n’ai pas travaillé à temps plein dessus. Je m’y suis attelé en moyenne entre 15 minutes et deux heures par jour pendant cinq ou six jours par semaine. Et si je n’y ai passé que si peu de temps par jour, ce n’est pas toujours pour des incompatibilités de planning, c’est plutôt parce que c’est une activité que j’ai trouvé éreintante mentalement, même quand j’y prenais beaucoup de plaisir, et je n’arrivais à fournir un travail qualitatif uniquement quand j’étais au top de ma forme et de ma concentration. Le reste du temps, au bout de quinze minutes, je commençais à travailler mécaniquement, à devenir fainéant, à ne pas vouloir faire les efforts pour passer de « passable » à « correct » ou « bon » dans mes traductions, et je préférais donc arrêter. Et au bout d’un certain temps, même quand j’étais motivé, je commençais aussi à perdre un peu pied entre les deux langues, à fatiguer, à me demander si « dire bonjour » ça se disait en français, ou à me demander si on conjuguait « suiva » ou « suivit ». Bref, à être trop fatigué mentalement, et à douter de tout, à tout intellectualiser, même ce que je n’ai jamais besoin d’intellectualiser normalement – vous savez un peu comme quand on doute soudainement de l’exactitude d’un mot alors qu’on l’a déjà utilisé 2000 fois sans se poser de question.

Impossible donc, de me mettre à traduire avec la gueule de bois ou après une insomnie. Et impossible aussi, pour être bien à l’aise et me concentrer, comme pour l’écriture d’ailleurs, de me mettre à traduire alors que j’ai juste un trou de vingt minutes entre deux activités.

Je hais relire, et quand on traduit, il faut beaucoup relire

J’ai toujours eu un problème avec la relecture. Quand j’étais étudiant, je fonçais sur mes copies, sans regarder derrière et je ne relisais jamais. J’avais horreur de ça. Au début parce que je pensais que j’étais trop malin pour en avoir besoin. Mais les quelques fois où je le faisais, je me rendais quand même bien compte que c’était bénéfique. Mais j’avais déjà pris l’habitude de haïr ça, donc je ne le faisais quand même presque jamais.

Quand j’écris des articles c’est pareil. Je fais un sprint. Quand j’ai fini le premier jet, j’ai envie de cliquer sur « Publier » tout de suite maintenant. Pourtant, quand je relis, et maintenant je me force à le faire, je me rends compte que c’est bénéfique. Je corrige deux-trois fautes, j’améliore une tournure pas claire, je supprime une redondance.

Quand je traduis, mon premier jet est souvent très littéral. Je suis concentré sur retranscrire tout ce qu’il faut de la phrase d’origine, trouver les bons mots, essayer de respecter la tournure ou une exagération comique. En clair, je manque de recul, je fais du micro-management. Et il ne me sert à rien de me relire sur le moment, mon cerveau est concentré sur cette tâche de traduction pure.

J’ai donc, en plus du besoin de corriger les fautes qui ne manquent pas de se glisser dans un texte de 300 pages, besoin de faire une relecture qui me permet de lisser tout ça. De voir si le paragraphe dans son ensemble est digeste. Si en traduisant avec un vocabulaire amoindri je n’ai pas ajouté de répétitions ennuyeuses. Si on comprend le sens des phrases. Si elles sont en français avec un niveau d’intelligibilité cohérent avec le texte. Au besoin je simplifie, quitte à m’éloigner un tout petit peu de la tournure d’origine pour en faire quelque chose de plus naturel à l’oreille en français. J’utilise une expression française efficace à la place d’une périphrase, je choisis un synonyme plus clinquant d’un adjectif.

Cette relecture m’est vitale, je ne fais jamais rien lire à quelqu’un avant cette relecture à froid, c’est la deuxième étape de ma traduction, elle fait partie intégrante du processus.

Et maintenant il va me falloir refaire encore une relecture finale!

Bref, des relectures en veux-tu en voilà.

Ça me fait les pieds.

Synthèse

En synthèse, et même si la dernière étape de relecture n’est pas encore finie, je suis très content d’avoir fait cet exercice. J’ai un peu amélioré mon anglais. J’ai fait une nouvelle expérience. J’ai du faire preuve de persistance pendant des mois alors que dans mon travail actuel les tâches moyennes sont finies ou quasi finies à un horizon de deux semaines (c’est aussi pour ça que je l’aime d’ailleurs).

L’auteur semble apprécier mon travail (il est bilingue donc son jugement est éclairé). C’est déjà chouette. Peut-être même que quelques personnes vont lire ce livre qui m’a beaucoup plu et qui leur sera devenu accessible grâce à ce travail de traduction.

Je ne compte pas tenter d’en faire une activité récurrente, mais si l’occasion se présente de traduire un autre livre qui m’a plu, j’y réfléchirais clairement sérieusement.

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